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- BD : Guérillero de Maria Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches aux éditions Dargaud
le 23/01/2026
Une demi-heure pour aller chercher de l'eau potable, deux heures trente pour rejoindre l'école... Les journées ne sont pas les mêmes pour tous les enfants : Alberto, qui grandit dans un département montagneux de Colombie, dans une région réculée, le sait bien. À cela s'ajoutent pour lui la misère et la grande violence de son père. Alors quand les guérilleros des FARC s'installent sur le terrain de sa famille, les suivre semble être la meilleure perspective d'avenir. Et qu'Alberto ait onze ans ne change rien à l'affaire. Pendant presque 5 ans, lui et sa soeur vont vivre la guérilla de l'intérieur, constamment en mouvement, traqués par l'armée régulière. Une expérience à la fois formatrice, dangereuse et sans issue. Il devient donc un enfant-soldat. Et à présent, il raconte tout : du temps de séchage de son uniforme aux conséquences de son départ pour sa famille en passant par ses missions d'espion ou encore par sa formation d'opérateur radio. Il montre la peur et la solitude, mais dévoile aussi les questionnements naturels d'un préado. Alors qu'il gravit les échelons, il est contraint de déserter avec sa soeur au bout de cinq ans et entame un long processus de réintégration dans un foyer à Cali. Quitter les FARC n'est pas une mince affaire, mais ils y parviennent tant bien que mal. Le bout du tunnel paraît proche, mais le chemin est encore long et ardu pour enfin mener une existence apaisée. Alberto n'est pas plus manichéen ici que là-bas : retrouver une vie normale n'a rien d'évident, mais il fera tout pour y arriver.
Le sujet des enfants-soldats est souvent associé à l'Afrique Centrale. C'est vite oublier que le phénomène existe dans le monde entier. En Colombie par exemple, pays en quasi-guerre civile depuis 1848, l'enrôlement de jeunes adolescents dans les différents groupes armés est une réalité. Poussé par la misère et l'irascibilité paternelle, Alberto intègre les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) à l'âge de 11 ans. C'est une histoire vraie que raconte María Isabel Ospina, documentariste colombienne. A la manière de Georges Pérec dans son livre "Je me souviens", la scénariste déroule le fil de la vie d'Alberto par bribes, enchaînant les séquences en courtes séquences chronologiques qui évoquent à chaque fois un souvenir, fragments de vie d'une à quatre pages, pour rendre compte de la richesse du parcours d'Alberto. Le tout au plus proche du regard de celui qu'il était alors. Tout comme dans Marzi ou dans Guantánamo Kid, l'enfant existe pleinement, et la ligne claire et expressive de Jean-Emmanuel Vermot-Desroches y est pour beaucoup. D'ailleurs, son dessin rond et parfaitement maîtrisé traduit le contraste saisissant entre l'âge d'Alberto et l'âpreté de sa vie. Surtout, l'album aborde à part égale ses années de guérillero et celles de sa réinsertion dans la société. Une période épineuse pour ces ex-enfants-soldats qu'Alberto négocie remarquablement. Du baume au coeur des lecteurs, qui seront sans nul doute remués par le témoignage du jeune homme. Un témoignage inédit au moment où l'on célèbre les dix ans de l'accord de paix signé entre les FARC et le gouvernement colombien.
-Les auteur.e.s : *María Isabel Ospina naît en 1977 à Cali (Colombie). Elle obtient un diplôme en communication sociale et journalisme à l'Universidad del Valle, implantée dans sa ville natale. Elle s'installe en France en 2000 et, depuis, travaille dans le milieu audiovisuel (essentiellement comme réalisatrice de documentaires avec Interprète de la mort, Il y aura tout le monde et Ça tourne à Villapaz), et dans l'enseignement. En 2026, elle ajoute une corde à son arc et scénarise sa première bande dessinée, Guérillero, mise en images par Jean-Emmanuel Vermot-Desroches.
*Jean-Emmanuel Vermot-Desroches naît à Marseille (Bouches-du-Rhône) en 1974. Il commence le dessin très jeune, mais délaisse un temps sa passion pour des études « sérieuses » en sciences. En vain : l'ennui le gagne et, rapidement, il rejoint l'École supérieure de l'image, à Angoulême. Il monte une microstructure d'édition (avec d'autres complices), participe au lancement du site Coconino World et imagine Les Chevaliers maigres, dont le tome 1 paraît en 2000. Ses personnages dégingandés aux allures de Don Quichotte accrochent l'oeil de Joann Sfar : en 2003, Jean-Emmanuel Vermot-Desroches dessine La Nuit du tombeur, cinquième album de la série Donjon, période « Potron-Minet ». En 2006 et 2007, il illustre deux tomes de Butch Cassidy, un western signé Brrémaud et Bruno Duhamel. En 2021, il réalise seul les deux albums des Affamés. Entre-temps, Jean-Emmanuel Vermot-Desroches s'installe à Toulouse et travaille régulièrement pour la presse et l'édition jeunesse. Il rejoint également TAT, un studio de dessin animé, où il rencontre María Isabel Ospina de los Ríos, qui commence à lui raconter la vie d'Alberto... L'album Guérillero paraît en 2026.
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