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Vie et destin – liberté et soumission (jusqu’au 27 janvier)
le 15/01/2026
au
théâtre de la Ville de Paris – salle Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet 75004 Paris (tous les jours sauf samedi et dimanche à 19h30)
Mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman avec Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos et Thibault Perrenoud écrit par Brigitte Jaques-Wajeman (d'après le livre de Vasili Grossman)
Un plateau nu, une immense table couverte de documents, au loin des portants chargés de vêtements et 9 comédiens arrivant de concert sur scène. C’est avec simplicité et sans artifices que Brigitte Jaques-Wajman choisit d’introduire « Vie et destin », l’immense saga qu’elle a entrepris d’adapter et de monter sur scène. Car immense, ce récit l’est à double titre : - D’abord parce que se déroulant sur une période relativement courte (été 1942-hiver 1943), il entreprend de narrer rien de moins que les doubles atrocités staliniennes et nazies, en osant les mettre en parallèle, - Ensuite parce que la destinée de ce livre vaut à elle-même la peine d’être narrée : terminé en 1959, cet ouvrage fleuve qui met en premier plan le récit du désastre soviétique, est fort peu gouté par le pouvoir en place. Il est donc rapidement saisi par le KGB au domicile de l’auteur, dénoncé par son éditeur. Grossman a cependant pris la précaution d’en mettre à l’abri deux exemplaires. Lors d’un entretien avec un membre du Politburo en charge des questions idéologiques, on lui refuse à nouveau la publication de « Vie et destin » parce qu’il serait « hostile au peuple soviétique » et « aiderait nos ennemis ». Malgré tout, le manuscrit parviendra en Occident où il sera publié en 1980. Il faudra cependant attendre 1988 pour que l’Union Soviétique finissante rende l’ouvrage public. Décédé en 1964, Vassili Grossman ne verra jamais son roman publié. Adapter un récit de plus de 1400 pages est-il un défi ? Assurément, mais fort habilement, Brigitte Jaques-Wajman a fait des choix dans ce roman fleuve qui commence dans la Russie de Stalingrad. On commence ici par un discours sur la liberté, la liberté d’informer notamment, un récit douloureux de la mère du héros s’ensuit ; menée vers les camps de la mort – elle est juive -, elle décrit ce saisissant contraste entre la marche des futurs déportés marchant en manteaux vers les trains de la mort et la foule des témoins en tenue d’été. Parmi les personnages, domine en effet la figure de Strum, Physicien russe, spécialiste du nucléaire, il est brillant mais présente aux yeux du pouvoir soviétique le défaut d’être juif. Nazisme ou stalinisme, sa famille subit l’oppression de toutes parts. Figure de proue du roman et, vraisemblablement porte-parole de l’auteur, Strum-Grossman nous fait toucher du doigt les atrocités des camps nazis, ainsi que l’absurdité du système bureaucratique stalinien. Seule solution à l’horreur bilatérale, loin de cet « homme nouveau » aryen ou soviétique, l’humanité que Grossman appelle de ses vœux en se référence en Tchekhov : « il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains, il a dit que l’essentiel c’est que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement, ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatars, ouvriers ». Voilà 20 ans que Brigitte Jaques-Wajman avait ce roman en tête : elle le prend aujourd’hui à bras le corps et c’est un défi pleinement relevé. La troupe de comédiens est impeccable et la metteuse en scène a fort judicieusement décidé d’alterner trois types de narration : le récit direct, le récit indirect dans lequel la narration est jouée par le ou la protagoniste, et le jeu pur. Ces variations soutiennent l’attention voire la fascination du spectateur lors de ce long spectacle (3h30 avec entracte). La richesse de la langue de Grossman (dans la traduction d’Alexis Berelowitch), fidèlement reproduite ici, ajoute encore à l’enthousiasme du spectateur. Devant la multiplicité des personnages, la metteuse en scène a choisi la clarté : les comédiens jouant plusieurs rôles vont chercher en coulisses leurs costumes sur les fameux portants, ils et elles en reviennent avec leurs personnages, la mise en scène prenant soin de nous aider à nous repérer en les faisant nommer directement ou indirectement. A cela s’ajoute l’apparition de scènes grotesques dans lesquelles les apparatchiks ne sont que de ridicules figures en uniforme dont le ventre rebondi évoque leur confort matériel de privilégiés. La figure de Staline apparaissant sur scène est glaçante et ajoute au saisissement. Violence directe ou indirecte, élimination physique ou symbolique, les deux dictatures rivalisent d’une macabre ingéniosité : là où le régime stalinien décide l’élimination des juifs des fonctions scientifiques, et la disparition de plusieurs millions de ses citoyens, le nazisme lui choisit l’atrocité industrielle de la Shoah. Finalement, comme l’écrit Brigitte Jaque Wajman, entre les deux totalitarismes, seuls les camps de concentration nazis font la différence. En sortant de ce spectacle, dont le propos claque d’une modernité troublante, l’envie nous prend soudain de compléter ce spectacle enthousiasmant avec l’exhaustivité du roman de Grossman. Et avec lui, souvenons-nous de ce mantra : « à chaque jour, à chaque heure, il fallait lutter pour le droit d’être un Homme ».
Eric Dotter
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