en 
 
 
cinema

 
 

L’art d’avoir toujours raison (jusqu’au 30 mai)

le  12/02/2026   au théâtre Tristan Bernard, 64 rue du Rocher 75008 Paris (jeudi et vendredi à 21h, samedi à 18h30 et mardi à 19h à partir du 24/03 – relâches les 20/02 et 12/05)

Mise en scène de Sébastien Valignat avec Maïa Le Fourm et David Guez écrit par Logan de Carvalho et Sébastien Valignat




Entre municipales et présidentielles, les prochaines années vont être riches en élections. Alors, pourquoi ne pas suivre une master-class nous enseignant «l’art d’avoir toujours raison » et accessoirement, une « méthode simple, rapide et infaillible pour remporter une élection ».
En entrant dans la grande salle du théâtre Tristan Bernard, Bruno et Jane nous accueillent le sourire aux lèvres, le sourire un peu figé et commercial de ceux qui ont vendu fort cher leur formation. Tous deux sont membres du GIRAFE, Groupe Interdisciplinaire de Recherche pour l’Accession aux Fonctions Electorales. Au pupitre derrière leurs ordinateurs, ils vont nous présenter leur méthode pour accéder au pouvoir en pays démocratique, et ce sans faire de coup d’état car, à l’exception de Napoléon III, aucun homme d’état n’a réussi par la force une accession au pouvoir suprême en France. Et concernant Napoléon III, il avait été élu. Moralité ; pour accéder au pouvoir, même via un coup d’état, il faut être élu, la boucle est ainsi bouclée.
Structuré comme une présentation Powerpoint à la Science Po, adressée au public – c’est-à-dire nous - supposé être composé d’élus ou candidats à l’élection, l’exposé déroule ses conseils et recettes. Pour être élu, il convient en effet de « ne pas être en avance sur son temps ». « Pour être proches, ne partez-pas trop loin », dit ainsi l’un des deux intervenants. Et l’autre de renchérir : « pour entrer par la grande porte, passez par la fenêtre ». Les rires fusent devant les enchaînements hasardeux, les raisonnements fumeux voire les sophismes. Les chapitres défilent : depuis celui expliquant comment avoir un bon programme, en passant par la communication (hilarant rappel de l’époque bénie des affiches bricolées) pour aboutir à la partie la plus importante : comment parler quand on n’a rien à dire.
Entre sur utilisation du « re » (réinventer), glissement du sens et disparition de la substance des mots, c’est finalement à une réinvention du langage que l’on assiste : poli comme un galet, neutre et flou, vidé de son pouvoir d’évocation et de son sens, le discours n’est plus là que comme outil performatif, censé mettre en oeuvre une vague pensée en action. De franc, le rire devient un peu jaune lorsque les exemples, souvent tirés de réels discours du clan Macron, figure de proue du marketing politique moderne, nous font comprendre le véritable sens de cet excellent spectacle : nous faire « toucher du doigt la baisse tendancielle de l’argumentation », comme le précisent les deux faux conférenciers.
Car si ces deux savants sont bien évidemment des comédiens, et la GIRAFE un organisme inventé de toutes pièces, tous les extraits, chiffres et faits cités, sont tirés des recherches que les deux talentueux auteurs, Logan De Carvalho, et Sébastien Valignat (par ailleurs metteur en scène du spectacle) ont effectuées. Les deux faux conférenciers plus vrais que nature développent avec conviction un raisonnement implacable, hilarant et documenté. A la bonhommie de Bruno (David
Guez) répond la sévérité de Jane (Maïa Le Fourn), par ailleurs grande fan macronienne. Entre eux, il y a parfois de la tension : Jane regarde avec un peu de condescendance son collègue, simple professeur à Limoges et Bruno est un peu gêné par la vénération que sa consœur voue au président français.
Que l’on ne s’y trompe pas, si le discours du clan Macron est ici particulièrement analysé, c’est qu’il est celui de la classe au pouvoir et qu’il a mené jusqu’au sublime l’art de ne rien dire (ne manquez pas l’extrait d’un propos d’Olivier Veran pendant la crise du Covid, merveilleux de vacuité). A moins de deux mois de la prochaine échéance, on a envie de conseiller à tous, élus, futurs élus ou électeurs et futurs électeurs de se précipiter pour voir ce spectacle. Même s’il n’est pas révolutionnaire dans sa forme, offrant aux spectateurs une simple conférence, il propose une analyse décapante d’un paysage politique qui ne présente qu’un slogan de plus dans la masse des 1200 messages publicitaires que nous subissons au quotidien. C’est réjouissant tout autant qu’inquiétant.

Eric Dotter



 
 
 
                                                      cinema - theatre - musique