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Alexeï et Yulia/Navalny mon amour (jusqu’au 28 mars)
le 04/03/2026
au
théâtre de Belleville, 16 passage Piver 75011 Paris (du mercredi au samedi à 19h15)
Mise en scène de Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart avec Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart écrit par Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart
Sur le plateau au sol rouge, elle se tient droite, silhouette noire et bouche carmin, une bouche qui crie son chagrin par anticipation : « tu crois que je vais te laisser partir, prendre cet avion ? ». Face à lui, un homme d’abord muet. On comprend que c’est un lien fort qui unit ces deux-là : « je ne suis pas seulement ta femme, Alexeï, je suis aussi ta partenaire ». Le nom de famille d’Alexeï nous est bien connu, c’est Navalny, et elle, c’est Yulia, son épouse, celle qui ne veut pas le perdre. Ils sont à Berlin, et le principal opposant de Poutine sort à peine d’un long coma où l’avait plongé une tentative d’empoisonnement au Novitchok, visant à faire taire une des voix principales de l’opposition à la dictature russe. Bientôt, il se met à parler et à irriter le spectateur tout autant que sa femme : on lui en veut de sa provocation bravache qui l’incite à retourner à Moscou vers une arrestation certaine, on lui en veut même presque plus, car, à la différence de Yulia, on le sait, c’est la mort silencieuse qui l’attend, après une arrestation et une déportation dans une prison du désert glacé russe. C’est ici une œuvre de fiction basée sur des faits réels : au-delà de l’histoire d’un couple exemplaire et historique, c’est à un dialogue vibrant et universel d’un couple au bord du précipice : un duel amoureux où le futur manqué de l’autre vient se fracasser à l’engagement acharné pour la liberté. « Je ne veux pas lire de poèmes en ta mémoire, je veux t’entendre respirer dans la pièce d’à-côté », dit ainsi Yulia, ce à quoi Alexeï répond : « j’ai décidé de ne plus avoir peur ». Entre Alexeï, un homme engagé et combattif, et Yulia, une femme tout aussi forte et ancrée, le combat est à armes égales, même si c’est la volonté irréfragable d’Alexeï qui l’emportera. Dans ce très court spectacle, à la beauté formelle, à la scénographie soignée, on ne voit presque qu’elle, Yulia (fiévreuse Sabrina Kouroughli, également co-autrice du texte et de la mise en scène). Mais bientôt Alexeï, une fois arrivé dans cette Russie qui sera son tombeau (Gaëtan Vassart, co-auteur du texte et de la mise en scène) nous bouleverse en nous faisant toucher du doigt l’inéluctable, la mort qui se profile. Aimer coûte qui coûte un homme ou une cause, voilà en une phrase ce qui ressort de ce modeste spectacle à la belle ambition.
Eric Dotter
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