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La sœur de Shakespeare (jusqu’au 31 mai)
le 18/04/2026
au
Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles 75017 Paris (samedi à 16h30 et dimanche à 19h)
Mise en scène de Juliette Marie avec Inès Amoura et Solenn Goix écrit par Juliette Marie, Inès Amoura, Solenn Goix et d’après Virginia Woolf
Le fond de plateau du Studio Hébertot est tapissé de pages de livres attachées entre elles formant comme les lés d’un papier peint. Une femme s’adresse à nous. : « Je reviens de l’université des filles, je leur ai dit de boire du vin et d’avoir un lieu à elle. Je leur ai [aussi] dit de continuer à faire des enfants mais moins ». La femme qui s’exprime sur scène, c’est Virginia Woolf : nous sommes dans les années 1920, et on vient de lui proposer de faire des conférences sur « les femmes et la création ». Devant la surabondance d’une littérature parlant des femmes mais exclusivement signées de plumes masculines qui « n’ont d’autres qualification que de n’être pas des femmes », l’autrice baisse un peu les bras : « un millier de questions me viennent mais j’ai besoin de réponses, pas de questions ». Alors, elle s’interroge, et notamment se pose la question de savoir ce qui a fait obstacle à l’écriture des femmes. En partant de la remarque d’un évêque de son époque qui déclarait qu’il était impossible qu’une femme ait eu le génie de Shakespeare, elle répond : « il aurait été impensable qu’une femme écrivît les pièces de Shakespeare à l’époque de Shakespeare », en comparant les conditions de vie de Shakespeare et celles de sa sœur (fictive). Le point de départ de « La sœur de Shakespeare », c’est donc « une chambre à soi », mais le théâtre n’est pas de la littérature jouée, alors, des écrits de Woolf, Juliette Marie, la metteuse en scène, a tiré la « substantifique moelle » et donné vie à la sœur de William. Dans la valse des prénoms, elle lui choisira « Judith ». Ce sera donc Judith Shakespeare, sœur de William. Nous sommes au 16 ème siècle, alors on marie Judith à 15 ans. De « propriété » de son père, elle devient « possession de son mari ». Virginia Woolf est comme la conteuse du 20 ème siècle et une sorte de grande sœur pour Judith, cette hypothétique autrice du 16 ème qui se débat avec une condition de femme incompatible avec la création, avec l’écriture. Qu’importe, Judith veut écrire et porter des pantalons. A quatre siècles de distance, les deux femmes dialoguent, et entre Virginia la féministe affirmée et Judith, faussement timide mais volontariste en diable, la complicité fonctionne à plein. Virginia Woolf (superbement interprétée par Inès Amoura) impose le discours affirmé d’un féminisme souvent drôle, et Judith Shakespeare (formidable Solenn Goix), tente de trouver sa place dans l’écriture à côté d’un mari indifférent. Dire que c’est jubilatoire serait un doux euphémisme. Certes « La sœur de Shakespeare » est un texte féministe mais il l’est avec le sourire, avec une douce ironie qui ne laisse pas les hommes (trop peu nombreux dans la salle) sur le côté. Parti de l’écriture de Woolf, « La sœur de Shakespeare » a été enrichi par les improvisations des comédiennes, désormais intégrées dans le texte de la pièce. Le spectacle y a ainsi encore gagné en spontanéité et en contemporanéité. Avec peu de choses, un mannequin, une table, quelques costumes, « La sœur de Shakespeare » dessine un tableau tout en nuances mais plein d’humour d’une place des femmes repensée dans une harmonie de coexistence femmes/hommes où le genre de l’individu ne serait plus la donnée d’entrée, mais où l’on pourrait affirmer, comme le dit le texte, qu’« Un grand esprit est androgyne ».
Eric Dotter
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