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Nage libre (jusqu’au 31 mai)

le  07/05/2026   au studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles 75017 Paris (du jeudi au samedi à 19h et dimanche à 17h sauf les 21 et 22/05)

Mise en scène de Lisa Wurmser avec Francine Bergé, Bernadette Le Saché, Flore Lefebvre des Noëttes et Nicolas Struve écrit par Lisa Wurmser




Vienne, 1995. Après 59 ans hors de leur pays, l’Autriche, les voici toutes trois qui reviennent, Rachel, Hannah et Esther. Elles sont de retour à Vienne à l’invitation des autorités municipales, pour chercher une médaille qu’on leur avait refusée en 1936, à toutes trois, jeunes nageuses de compétition, et de talent, mais juives. « Vienne, c’est comme un vieil amant que j’ai cessé d’aimer », dit la première arrivée dans les lieux. Poussées hors de leur pays par la haine antisémite d’état, elles avaient décidé de ne pas prendre part aux JO de Berlin en 1936, et de faire leur vie ailleurs, à Buenos Aires, à New York ou en Israël.
Voici donc le grand retour dans cette ville et ce pays qui ne voulait pas d’elle, mais la peur est intacte, et le pardon encore loin : « quand je croise quelqu’un », dit l’une d’elle, « je fais automatiquement le calcul, quel âge aviez-vous en 1936 ?». Les trois dames âgées et dignes, qui ne s’étaient apparemment pas revues depuis longtemps, égrainent les souvenirs et leurs performances d’autrefois, en natation, comme en amour. Grande dame un peu excentrique, ex-jeune femme encore un peu timide ou cabotine, chacune des trois femmes, comme chacune des trois comédiennes, trouve sa place, et si le corps ne répond plus tout à fait comme autrefois, on montre que l’on est encore vivante et séduisante, quitte à épingler la copine : « tu as embelli, tu as grossi. Moi j’ai vieilli mais je fais toujours un 38 »
Le lieu, où les trois anciennes nageuses se rencontrent, est un peu mystérieux, mais pas anodin, entre café viennois où on déguste une insipide pâtisserie (« depuis qu’on est parties, ils ne savent plus faire de gâteaux, ça n’est pas comme chez Madame Finkel », affirme l’une d’elles), et ancien cabaret. Mystérieux, ce Monsieur Lust l’est aussi, le serveur énigmatique qui les accueille mais que certaines semblent connaitre. Pas de nostalgie de cette époque où la haine antisémite a percuté leur jeunesse, juste un peu de mélancolie que vient souligner la musique et une superbe chanson interprétée en yiddish (hélas enregistrée). La pudeur et l’élégance cachent les immenses douleurs des trois femmes que leur départ d’Autriche a sauvées, elles du moins. « Nous avons hérité de spectres », dit l’une, « j’ai envie de vivre, et ce n’est pas tous les jours », rétorque une autre.
C’est un grand bonheur, et parfois même une jubilation de voir ces femmes Francine Bergé, Bernadette le Saché et Flore Lefebvre des Noëttes, s’emparer de ce texte tout en finesse que Lisa Wurmser a écrit et mis en scène. On y voit renaître la complicité de trois femmes, désormais âgées, que la haine avait séparées. On ne dira rien ici de l’intrigue secondaire qui suscite l’émotion des spectatrices et spectateurs présents le jour de la venue. N’oublions pas enfin la portée historique des faits évoqués : le club Hakoah, auquel appartiennent les héroïnes a existé, tout comme ces trois nageuses. Alors souscrivons à ce dialogue issu de la pièce et qui trouve toute son acuité : « il n’y aura plus jamais de fascisme », dit l’une. « Il faut quand même préparer sa valise », répond l’autre. Un spectacle à voir, pour ne pas oublier…

Eric Dotter



 
 
 
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