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La grue (jusqu’au 9 juin)
le 18/05/2026
au
Funambule Montmartre théâtre, 53 rue des Saules 75018 Paris (du lundi au mercredi à 19h ou 21h)
Mise en scène de Stéphane Lecallo avec Stéphane Lecallo et Sybille Montagne (en alternance avec Cyrine Arrar) écrit par Thierry Pochet
Deux chaises, un homme et une femme. Nous sommes apparemment dans le parloir d’une prison. Lui, c’est Victor Moreau, soupçonné du meurtre de Sylvia, sa femme. Elle, c’est Stéphanie Rossignol, avocate réputée féministe, autrice de multiples ouvrages sur le sujet, et destinée à défendre Victor. Mais entre eux, les choses s’enveniment rapidement : « une femme avocate, ce n’est pas possible, pas besoin d’une salope de bonne femme ». Le langage du prévenu est fleuri et l’avocate tourne les talons. Mais, intriguée par ce personnage qui l’a choisie à dessein pour défendre au mieux son cas, elle, l’avocate qui a plaidé la cause de tant de femmes victimes d’agressions, revient à la charge et, sous la peau d’un affreux macho, découvre un homme étonnant, féministe convaincu, qui n’hésite pas à lui faire la leçon : « l’amour est la forme suprême des violences faites aux femmes », dit-il ainsi. Et parce que l’avocate doit tout savoir de son client pour défendre au mieux ses intérêts, les échanges entre le mis en cause et son conseil se font plus étroits et intimes, et la rigide avocate fait un peu craquer la carapace. Le potentiel meurtrier serait-il finalement un homme fréquentable ? Mais que s’est-il passé le soir de la mort de Sylvia, sa femme ? Accident ou meurtre ? Que le spectateur se rassure ici, il aura la réponse à ces brûlantes questions lors de la scène du procès. Dans un échange entre chat et souris, les rôles sont fluides et le regard du spectateur change à plusieurs reprises. On ne dira rien ici du coup de théâtre qui, tel un coup de cymbales dans un film hitchcockien, justifie à lui seul l’appellation de « thriller judiciaire » dont se targue la pièce. C’est un beau texte, signé Thierry Pochet, à la dramaturgie recherchée que défendent les deux talentueux comédiens. On met un peu de temps à y rentrer mais le déclic arrive vite, et derrière la mise en scène sans fioritures, ce texte laissant peu de place à des effets de manche, on voit peu à peu émerger deux figures fortes : celle d’un homme ambigu voire fluctuant, et d’une femme aux convictions affirmées mais prête à se laisser tenter par la défense de ce criminel présumé aux allures de féministe convaincu. Car après tout, comme elle le dit à celui qui n’est pas encore son client, « je suis en position de force, c’est à vous de me convaincre ». On reconnait les textes riches au fait qu’ils offrent plusieurs lectures. « La grue » peut ainsi se lire comme un simple polar passionnant, mais il peut aussi être vu comme un texte profondément féministe. Du point de vue théâtral, c’est un concentré du jeu de deux comédiens mis face à face, qui, sans le secours d’un quelconque artifice, guident le spectateur dans le récit sans jamais le lâcher. Stéphane Lecallo, qui interprète Victor Moreau, soupçonné du meurtre de son épouse, incarne avec subtilité un manipulateur tantôt glaçant tantôt séduisant, et parfois les deux. Il est également l’auteur de la mise en scène, sèche et sans accessoires. Le soir de notre venue, c’est Sybille Montagne qui incarnait l’avocate rigide voire glacée puis tellement humaine et en proie au doute. Elle incarne la droiture et la stabilité, il émane d’elle une profonde humanité. S’il n’y avait qu’un reproche à faire au spectacle, ce serait le côté un peu didactique de sa mise en contexte dans la société. Une voix off nous rappelle l’ampleur des féminicides dans notre pays. L’information est nécessaire mais sa forme est un peu maladroite. Mais que le spectateur se rassure : ce léger défaut est rapidement éclipsé par la forte impression laissée par les comédiens et le texte qu’ils interprètent. Pari réussi que celui de faire venir le spectateur pour un polar et, promesse tenue, de lui délivrer un message essentiel sur les crimes dont sont victimes les femmes en France. « La grue » est une jolie surprise, toute en simplicité, dans ce théâtre, le Funambule, dont on apprécie la programmation.
Eric Dotter
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