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Le ring de Katharsy (jusqu’au 30 mai)
le 20/05/2026
au
théâtre du Rond-Point – salle Renaud Barrault, 2bis avenue Franklin Roosevelt 75008 Paris (du mercredi au vendredi à 19h30 et samedi à 18h30)
Mise en scène de Alice Laloy avec Coralie Arnoult, Lucille Chalopin, Alberto Diaz, Camille Guillaume, Dominique Joannon, Antoine Mermet, Antoine Maitrias, Marion Tassou et Maxime Steffan écrit par Alice Laloy et Csaba Palotaï
Quand le public pénètre dans la grande salle du théâtre du Rond-Point, l’atmosphère vibre déjà, un grondement sourd, lourd de menaces, pèse sur l’assemblée. Le spectateur rejoint son fauteuil dans la fumée et bientôt, des bruissements se font entendre : les personnages entrent en scène. C’est d’abord une sorte de maitresse de cérémonie qui pénètre sur le plateau. Elle est grise, visage sans expression et couleur de cendre des pieds jusqu’au pli de sa robe immense. Elle prend place en fond de scène derrière un micro qu’elle utilisera pour arbitrer le jeu. Bientôt, le cadre est tracé, physiquement dessiné au sol : ce sera l’espace de jeu, le ring. Deux joueurs, micro casque sur la tête, entrent à leur tour, seuls points de couleur dans cet espace gris. Ils prennent vite place dans leurs fauteuils de gamer à roulettes. La maitresse de cérémonie insuffle un souffle de vie à des figures amassées en tas, comme une seule et unique matière. Peu à peu, ces figures se dissocient les unes des autres, individualités grises, pions que les joueurs vont manipuler à distance d’un ordre sec et nerveux crié dans leur micro-casque. Musique de jeux vidéo, affichage très années 80 sur les écrans, présentation des personnages du jeu : la partie peut commencer. « Le ring de Katharsy » s’organise ainsi en 6 actes, dont chacun, portant un nom, et annoncé comme une nouvelle phase du jeu, reproduit certaines phases de la vie. Ponctués de bruitages, de l’arbitrage quasi fantomatique de la maitresse de cérémonie, et de nappes musicales, se sont ainsi « black Friday », « Click and collect » et « Stop crying », entre autres qui vont se succéder. Au fur et à mesure des parties, des points accumulés ou perdus, les deux joueurs s’échauffent, et leur indifférence totale percute la souffrance non verbalisée de ces créatures qu’ils téléguident. Au moment même où l’on craint que le spectacle ne soit qu’une performance esthétique de grande qualité, le sens trouve ainsi sa place. La violence de la manipulation éclate avec force. Présence hybride, mi-humaines, mi-marionnettes, les figurines du jeu ont fini par recueillir l’empathie du spectateur choqué de les voir tomber, se relever, retomber, se bousculer, se battre sur ordre. Et si les visages de ces pions paraissent impassibles, la souffrance est bien là. Depuis sa formation au TNS, Alice Laloy, la fort talentueuse conceptrice et metteuse en scène du « Ring de Katharsy », s’intéresse à la marionnette. Elle est ici dans la quintessence du concept de manipulation : d’un côté, les manipulateurs, deux joueurs, indifférents, mais obnubilés par leurs scores, et de l’autre, des figures anonymes, que l’on ramasse à l’issue d’une partie comme un détritus qui encombrerait le ring, l’espace de jeu. L’esthétique du spectacle puise dans la dystopie la plus pessimiste : on pourrait être dans Blade Runner, et visuellement, David Lynch n’est pas loin. Spectacle complet, « Le Ring de Katharsy » joue sur une dualité distance/proximité : les voix déformées, la musique, alternant nappe électronique et esthétique de jeux vidéo nous plongent dans l’irréel mais, dans ces deux joueurs dont le seul but et la seule obsession est de gagner une partie, et d’être dans ma performance, au mépris de la souffrance, on reconnait les êtres humains que nous sommes, très humains, trop humains. Danseurs circassiens, comédiens, chanteuse, Alice Laloy fédère autour de son projet un ensemble de talents incroyable. On admire les performances physiques des 8 artistes de cirque qui jouent les figurines du jeu : privés de la parole, et de toute volonté, ils tombent, sautent, cabriolent comme des marionnettes, La chanteuse nous propose une étrangeté dérangeante qu’elle illustre de son chant puissant. Quant aux deux joueurs, ils jouent une partition parfaite, parfois chantée, baignés dans leur indifférence coupable. Si « Le Ring de Katharsy » est un choc esthétique, développant un langage théâtral rarement vu sur les plateaux, c’est aussi un spectacle qui pointe du doigt les déviances de notre société performative. Une double raison de se rendre sans tarder au théâtre du Rond-Point.
Eric Dotter
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