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La douleur

le  13/10/2026   au Petit Gymnase, 38 boulevard Bonne-Nouvelle 75010 Paris (mardi et mercredi à 19h)

Mise en scène de Virginie Gaillard avec Virginie Gaillard, Eva de Jésus Flecho et Enora Ciapponi-Wahl écrit par Marguerite Duras




Elles ne sont pas moins de trois, trois comédiennes, à se rejoindre sur scène dans la pénombre d’un plateau faiblement éclairé. Il faut être au moins trois en effet pour porter ce texte, lourd, important, que Marguerite Duras écrivit pendant qu’elle attendait désespérément, douloureusement donc, le retour de son mari Robert Antelme déporté en camp de concentration par les nazis. Ce texte, l’autrice l’a appelé « la douleur » mais ne faudrait-il pas le mettre au pluriel, ce mot tant il se déploie en de multiples phases, en de successives déclinaisons, les unes plus pénibles, plus aigües que les autres.
Il y a l’attente certes, de ces nouvelles qui ne viennent pas, de cette incertitude. Puis il y a la quasi-certitude de la mort de l’être aimée dans une Allemagne embrasée par les bombes des alliés lors de la libération. Alors, comme le chantent les trois comédiennes en préambule, « est-ce qu’un jour dans notre vie, le printemps refleurira » ? Est-ce que le retour à la maison de son époux bien aimé va enfin définitivement libérer l’autrice de cette douleur ? Ce serait sans compter sur les ravages cataclysmiques provoqués dans les camps, par les privations incessantes et la dysenterie sur un corps quasi-cadavérique. A son retour, Robert pèse 37-38 kilos pour 1,78m. La nourriture en quantité est un poison et « on se demandait comment la vie passait ».
Il faut être clair : un texte pareil quel qu’en soit la beauté vénéneuse incroyable, faite de la simplicité propre à Duras, est parfois difficile à entendre tant il reflète l’horreur absolue d’une monstruosité qui a fait pas moins de 11 millions de morts dont 6 millions de juifs. Au-delà d’un récit intime, Duras se fait analyste de son temps et notamment de la position du Général de Gaulle en parlant du deuil décrété à l’occasion du décès du président américain Roosevelt : « De Gaulle répugne à intégrer la douleur du peuple dans son discours. La France va être en deuil pour Roosevelt mais le deuil du peuple ne se porte pas ». Voici encore une autre douleur, collective.
Honnête et franche, l’écriture droite de Duras, mise en écho par les trois voix des comédiennes qui parfois se répondent, n’offre aucune concession à un quelconque apitoiement de l’autrice sur son sort. La douleur domine et dévore tout, éloignant presque l’autrice de son mari : « je n’existe plus », l’amenant à pense qu’il n’y a plus rien de commun entre Robert et elle. C’est un texte fort, indispensable que la metteuse en scène Virginie Gaillard, elle-même sur scène, et ses deux comédiennes, Eva de Jésus Flecho mais surtout la vibrante Enora Ciapponi-Wahl nous donnent à voir et à palper, car dans la petite salle du Gymnase, l’atmosphère est épaisse comme le brouillard qui enveloppait les camps.
C’est bouleversant de simplicité et les comédiennes mettent en valeur les mots de Duras sans aucun effet ni fioriture. C’est d’autant plus frappant. Un spectacle indispensable en cette période de menace du retour de la bête immonde et d’antisémitisme décomplexé.

Eric Dotter



 
 
 
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