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Sur mes lèvres (sur OCS)
Sortie
le 12/02/2026
De Jacques Audiard avec Vincent Cassel, Emmanuelle Devos, Olivier Gourmet, Olivier Perrier et Olivia Bonamy (les 12, 14 et 17/02)
Ca fait longtemps que Carla est secrétaire dans une boîte de promotion immobilière. Elle s’occupe de tout, des dossiers, du standard, des devis, des bilans et des fournisseurs, en échange d’un salaire de misère et aucune considération. Première arrivée, dernière partie ! Elle en a assez et pense mériter mieux. Que peut-elle espérer quand on est une femme dans une société d’hommes, qu’on a 35 ans, un physique plutôt moyen et qu’on porte une prothèse auditive dans chaque oreille ? La solution s’appelle Paul, le nouveau stagiaire qu’elle réussit à faire engager. Il a 25 ans et aucune compétence dans cette société. Mais il a d’autres qualités : c’est un voleur qui sort de taule et il a une belle gueule. Elle va lui apprendre les bonnes manières et lui les mauvaises….
Puisque le réalisateur Jacques Audiard se manifeste tous les 5 ans, vous vous doutez bien que son dernier film est un événement en soit. Depuis Regarde les hommes tomber et Un héros très discret, ses 2 premières réalisations, on l’attendait au tournant, avec toujours autant d’impatience et de curiosité. Il ne déroge pas à la règle cette fois-ci avec un film noir très ingénieux, doublé d’une comédie sociale, genre étude psychologique sur les rapports de personnes dans un milieu professionnel. En effet, cette histoire bien écrite et quelque peu insolite commence comme une chronique un peu dramatique sur la vie du personnage féminin, puis on bascule dans une espèce de thriller. On découvre 2 êtres, Carla et Paul, quelque peu rejetés par la société, qui se cherchent, se testent et vont s’apprivoiser, avant d’entreprendre un projet aux envergures beaucoup plus crapuleuses qu’il n’y paraît, un casse. C’est Carla qui va faire le premier pas pour déclencher cette révolte qui couve en elle depuis longtemps. Cette grande fille plate et insignifiante, qui subit une pression de la part de son environnement, va se métamorphoser totalement quand elle va rencontrer Paul, un loser un peu dépassé. Ce qu’elle va vivre avec lui sera 100 fois plus intense que ce qu’elle vivait avant. C’est parce qu’ils sont ensemble que tout à coup ils accomplissent un braquage. Ils ont une reconnaissance instinctive entre eux, une attirance, même si leur histoire d’amour n’est pas consommée. Tout en étant amoureuse, Carla ne perd pas le nord : elle sait comment le manier, à la fois comme une garce et une femme fatale. Ce qui manque à l’un, l’autre lui apporte. Cette histoire aux rebondissements multiples permet aux protagonistes de changer du tout au tout sans pour autant tomber dans une aventure amoureuse. En fait, ils passent un contrat tacite d’aide réciproque, elle moche et intelligente, lui beau et con. Emmanuelle Devos (Peut-être, Esther Khan, Aïe) porte la moitié du film sur ses frêles épaules avec une crédibilité évidente et une détermination toute naturelle. Sans maquillage et peu soignée, elle irradie quand même tout au long du passage de Carla vers un genre nouveau, l’émancipation et le statut d’être humain qui sera pour elle comme une résurrection physique et mentale bien méritée. L’autre partie de cette histoire est supporté par Vincent Cassel (Jeanne d’Arc, Les rivières pourpres, Le pacte des loups) en ex-taulard brutal et maladroit. Il est suffisamment représentatif pour transmettre un univers dans lequel il n’a pas besoin d’en faire des tonnes, même avec son langage de banlieusard, sa dégaine de dur à cuire et sa tignasse crasseuse. On le retrouve très différent de sa prestation dans le film La haine, mais toujours avec ce côté rebelle qui fonctionne à merveille et qui crève l’écran. On ne les reconnaît pas, ni Emmanuelle Devos qui est une expressionniste dans un éventail large, ni totalement Vincent Cassel qui possède un jeu incarné, vif et intériorisé, tout en étant expressif. Dans cette espèce d’association de malfaiteurs mal assortis aux comportements pas vraiment normaux, ils sont tous les 2 incroyablement vrais et d’une véracité surprenante. Ses 2 comédiens composent parfaitement et rendent possibles leurs personnages. Jacques Audiard semble s’être concentré plus sur les acteurs que sur l’histoire. Pourtant, son cinéma n’est pas psychologique mais dans l’action : ses images jouent sur les contrastes des 2 personnages, les scènes sont enlevées et le rythme soutenu, avec une mise en scène jamais voyante, toujours discrète, en retrait, et au service de la narration. Avec beaucoup de subtilité, il s’amuse à charger ce drame avec des images violentes et de situations de chantage qui suffisent à installer l’ambiance générale. Pas de réel suspens ou de véritable angoisse, tout repose sur les 2 personnages principaux, surtout par Carla qui a plein de mauvaises pensées, dictées par ses frustrations et les injustices dont elle est victime. Jacques Audiard d’ailleurs installe le désir par petites touches sensibles avec des images très brèves. Les 2 héros n’ont pas un accès facile à l’expression de l’intimité : Carla par pudeur, Paul par maladresse. Ils sont pauvres de sentiments et d’affection, mais ils deviennent indispensables l’un pour l’autre. Et puis, le film passe à la préparation du casse, et là nous revenons à une relation qui repose sur une base d’échange admise de part et d’autre. Ce chassé-croisé est des plus jubilatoires et pourrait bien recevoir quelques récompenses bien méritées aux prochains Césars, c’est bien tout le mal qu’on puisse lui souhaiter.
C.LB
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