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Ceux qui restent…(sur Canal + Décalé)

Sortie  le  28/05/2022  

De Anne Le Ny avec Emmanuelle Devos, Vincent Lindon, Yeelem Jappain, Christine Murillo, Anne Le Ny et Grégoire Oestermann


Bertrand et Lorraine sont ceux qui restent… Ils sont ceux qui arpentent les couloirs en se posant des questions interdites, se font repérer au kiosque à journaux, parlent trop fort à la cafétéria, et vont fumer en cachette sur le toit de cet hôpital où leurs conjoints se font soigner. Car pour supporter la culpabilité d’être bien vivants, Bertrand et Lorraine ont décidé de s’aider à vivre, à rire et à continuer d’aimer.


Comment traiter un sujet plus ou moins grave de la façon la plus simple, détachée et légère qui soit ? C’est ce qu’a entrepris de mettre en scène avec beaucoup de doigté et de subtilité la comédienne Anne Le Ny (En plein cœur, Ma petite entreprise, Le goût des autres, Mercredi folle journée, La petite Lili, Mon petit doigt m’a dit), et c’est plutôt fort réussi pour son premier long métrage ! C’est tellement bien maîtrisé qu’on dirait un peu du Pierre Jolivet, Claude Miller ou du Pascal Thomas, voire même du Jacques Audiard par moment, des réalisateurs avec lesquels nos 2 acteurs principaux, ainsi que la réalisatrice d’ailleurs, ont déjà eu l’occasion de tourner !
En effet, Emmanuelle Devos et Vincent Lindon, qui forment à l’écran un duo tout à fait plausible, à la fois engageant et attachant, nous avaient gratifié de leur talent assuré et de leurs émotions à fleur de peau à plusieurs reprises et notamment dans La moustache, le film d’Emmanuel Carrère, sorti il y a 2 ans, dans lequel ils étaient rassemblés. Il est vrai que ses deux-là, dans leur registre respectif, savent mieux que quiconque dégager une atmosphère réaliste palpable et une sensibilité ambiante toute en nuance, capable de nous toucher et de nous bouleverser à plus d’un titre. Quand 2 grands comédiens se mettent au diapason l’un et l’autre, il se forme une entente cordiale mutuelle qui transcende le simple fait de jouer ! Et c’est le cas ici, dans cette histoire d’amour à la fois délicate et difficile, pleine de sensation de bien-être, d’impressions fugaces, de compassions mutuelles, de compréhensions évidentes et de contradictions sous-jacentes, exactement comme chacun nous l’avait montré à maintes reprises dans leurs précédents films.
Sous le couvert d’une situation pour le moins assez banal, le fait de se rencontrer fortuitement puis de se croiser souvent dans l’enceinte même d’un hôpital, va se créer quelque chose de grand et de fort, voire d’irréversible, un lien amoureux à peine perceptible au départ qui va se définir petit à petit pour se muer en quelque chose de beaucoup plus grand pour devenir immuable, et cela par petites touches sensorielles et intellectuelles. Même si cette relation particulière, quelque peu compliquée et ambiguë vu leur engagement moral à chacun, et marquée par la promiscuité des évènements (son ami à elle et sa femme à lui sont hospitalisés dans le même hôpital), est vouée plus ou moins à la catastrophe annoncée, à l’échec même, on veut y croire jusqu’au bout, on essaye de faire abstraction de l’environnement pourtant très présent, pour suivre les amours certes assez modestes et réservés au départ mais néanmoins fulgurants et passionnés, chez nos 2 « héros » ordinaires. Pourtant, quel beau « couple » romantique, l’une est extravertie, décontractée, speed, engageante, naturelle et frontal, tandis que l’autre est cérébral, grognon, massif, replié sur lui-même, u peu solitaire, intolérant et très fatigué ! Quand le feu et la glace se rencontrent, cela créé parfois des étincelles !
Dans cette situation complexe, ils vont tout de même apprendre à se connaître, à s’apprécier, à sortir de leur douleur et de leur problème réciproque, et à se désirer enfin, sans retenue ni doute, pour finir par l’inévitable, l’amour impossible. Que dire de plus sur ses 2 interprètes au sommet de leur art, maîtrisant parfaitement toutes les nuances et les subtilités d’un jeu tout en profondeur ? Même si Vincent Lindon (Le coût de la vie, La confiance règne, L’avion, Selon Charlie) nous refait son air de bête traquée, ses expressions de culpabilité habituel et ses yeux de cocker éternel, il arrive toujours à être attendrissant, jusqu’à pleurer comme pour de vrai. Et même si Emmanuelle Devos (Bienvenue en Suisse, Rois et reines, Gentille, J’attends quelqu’un) nous la joue dévouée comme une infirmière, un peu évanescente, bébête et naïve parfois, elle mène sa barque jusqu’au bout, amenant l’action ainsi que le conflit et les remises en question, poussant Vincent Lindon un peu dans ses derniers retranchements, et l’acculant presque à sortir de sa sombre et triste léthargie ambiante. En résumé, ils sont tellement émouvants tous les 2 qu’on ne peut que craquer pour leur histoire d’« amitié » naissante.
Pour éviter de se disperser, Anne Le Ny, qui joue un petit rôle ici (la sœur de Lindon), a pris le parti de ne filmer que dans des endroits dits neutres (la cafétéria, le parking, la terrasse de l’hôpital), loin de l’ambiance omniprésente de la maladie qui règne dans un tel lieu, hors des chambres des malades et des médecins, un moyen comme un autre de se concentrer uniquement que sur nos 2 humains bien « vivants ». Bref, voilà une comédie un peu dramatique, légèrement mélo, mais très ancrée dans le concret, la réalité et la véracité de l’existence, en fait un film qui nous parle à tous, servit par des comédiens hors pair et des dialogues qui font mouche à tous les coups. En un mot, la bonne surprise française de la rentrée !

C.LB



 
 
 
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